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"Il ne faut pas lire Houellebecq au premier degré", dit un spécialiste de son oeuvre

Paris (AFP) Jeudi 18 Décembre 2014

L'écrivain Michel Houellebecq, le 5 novembre 2014 à Paris (AFP/Archives-Miguel Medina)

"Il ne faut pas lire Houellebecq au premier degré", rappelle l'universitaire Bruno Viard. "C'est un auteur très habile et malicieux qui nous envoie tout le temps des balles liftées", dit à l'AFP ce professeur de littérature à l'Université de Provence, à propos du nouveau roman polémique de l'auteur.

"Soumission", qui paraîtra le 7 janvier, se déroule en 2022. La Fraternité musulmane (inventée par l'auteur) bat le Front national au second tour de la présidentielle grâce à un front républicain. L'université où travaille le narrateur est rebaptisée "Université islamique de Paris-Sorbonne".

Question: Houellebecq est-il seulement un provocateur, n'est-ce pas réducteur ?

Réponse: Il est certain qu’il existe un côté provocateur et cynique chez Michel Houellebecq. Mais il ne faut pas le lire au premier degré. On aurait tort de s’en tenir à cela. Il s'intéresse en réalité à l'ensemble des problèmes de ce qu’on peut appeler la post-modernité. Il n’avait guère abordé le thème politique jusqu’à présent, mais chez lui, tout se tient. C’est peut-être parce que la politique n’a plus rien à nous dire et que l’école et l'université ont renoncé à éduquer que les partis extrêmes l'emportent. L’œuvre de Houellebecq est hantée par l'idée de décomposition. Il semble qu’il nous en offre ici une nouvelle version.

Il pratique beaucoup l’ironie: ce qu’il décrit et fait dire à ses personnages, c’est souvent, mais pas toujours, ce qu’il déteste le plus. Ainsi, le libéralisme sexuel (au centre de "Plateforme", NDLR), il déteste, il est très attaché à l'amour romantique. C'est un conservateur dans le domaine des moeurs. Chaque mot doit bien être interprété selon son contexte".

Q: Qu'est-ce que le thème de "Soumission" peut révéler des idées politiques de Houellebecq ?

R: La première chose qui me frappe dans la présentation de son nouveau roman, c’est le choix qui est laissé aux électeurs entre le FN et l’Islam. Ce qui importe, ce n’est pas seulement ce qu’on voit, c'est aussi ce qu’on ne voit pas... Où sont donc passés les partis politiques traditionnels ? Leur décadence serait-elle si importante qu’ils ont été éliminés au premier tour ? Houellebecq avait déjà décrit la décadence de la famille au profit d’un libéralisme sexuel effréné et la décadence de l’industrie française au profit d’un tourisme stéréotypé. Voici qu’il semble s’attaquer à la décadence politique. Je rappelle que Houellebecq est un anti-libéral en économie comme en morale: il penche donc vers un socialisme à la française, c’est-à-dire non-marxiste.

Q: Quelle est la place de la religion dans son oeuvre?

R: En réalité, la question religieuse est présente depuis le début dans l’œuvre de Houellebecq. Il est hanté par le spectre de la disparition de la religion. Houellebecq ne croit pas en Dieu. Mais il affirme qu’aucune société ne peut survivre sans religion sous peine de suicide car, avec la famille, la religion répond à une nécessité sociologique essentielle qui est de relier les hommes et de donner un sens à leur existence. D'où son désespoir: l'idée d'un grand vide...

C’est la raison pour laquelle il s’est tellement intéressé aux religions sans Dieu transcendant que Pierre Leroux ou Auguste Comte avaient espérées au XIXe siècle. Il faut relire +Les Particules élémentaires+ pour voir cela et certaines parties de +La Carte et le Territoire+. J'ignore les raisons de l’hostilité à l’Islam qui semblent lui être personnelles, mais il a plusieurs fois affirmé son hostilité à tout monothéisme. Dans cette perspective, l'Islam est la religion la plus transcendante. Plus les hommes imagineront un Dieu qui est absolu, plus tyrannique sera sa loi. D’où sans doute le titre, +Soumission+."

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